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 Cycle Lunaire - Siv

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Siv

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MessageSujet: Cycle Lunaire - Siv   Jeu 21 Jan - 13:01

Nouvelle lune





La constellation de l’Hydre trônait au sommet des cieux obscurcis par l’absence de l’astre lunaire. C’était un début de printemps, sur lequel l’hiver n’osait relâcher son emprise. Près du feu, le shaman Mehaloas se perdait en ses songes, yeux rivés vers le ciel. C’était un homme haut et large, dont la carrure n’avait rien à envier à celle des guerriers les plus solides de la tribu de Sovenghärd. Sa barbe, sa longue chevelure et ses iris avaient la couleur du ciel d’une nouvelle lune. Seule les quelles parcelles de sa peau mate qui ne se couvraient pas de fourrures d’ours noir, illuminées par les flammes voisines, faisaient détacher sa silhouette de la nuit épaisse. Né des noces barbares d’une captive Dashnir et d’un homme du clan, dont son physique portait les traces de l’héritage, il lui avait fallu se montrer plus fort, plus imposant, plus puissant, pour se faire considérer comme un pair par les siens et pour gagner sa place comme shaman, puis, comme membre du conseil.

L’Hydre le laissait toujours aux aguets dès lors qu’elle s’appropriait le ciel. C’était le signe de changements à venir, d’une dualité neuve. Le shaman guettait les signes, précurseurs d’une éventuelle transition, qu’elle fût bénéfique ou néfaste. D’une main, il laissait filer entre ses doigts, une à une, les perles massives d’un collier constitué en partie de trophées, griffes, crocs, bouts d’ossement, et en partie de pierres d’âmes. Soudain, une impression, ou une intuition, le fit se dresser de toute sa hauteur, et prendre le chemin du nord du village. C’était peut-être là le signe qu’il attendait.

Il avançait en fermant les yeux dans ce camp dont il connaissait par cœur les dispositions, se laissant inspirer des voix, des murmures, des visions. Il avait ce don curieux, qui permettait à ceux qui n’étaient plus de s’adresser à lui. Ils restaient un moment, plus ou moins long, avant de perdre leur substance, et prendre le chemin du voile, s’étiolant dans une forme d’inexistence dont seule la voix d’un homme aussi lié aux morts que lui pourrait les rapatrier. Ces formes sans substance convergeaient lentement vers une tente esseulée. Le shaman savait trop bien ce que cela signifiait. Durant leur bref moment de latence, les âmes convergeaient vers ceux qui s’apprêtaient à franchir la plus grande transition de toutes, de la vie au trépas.

Un cri déchirant lui fit ouvrir les yeux. Il reconnut la tente devant laquelle il se trouvait. Celle de Cadwgawn, un guerrier remarquable mais tempétueux qui se faisait nommer ça et là le Dragon de Sovenghärd. Ses prouesses, tant en chasse, que sur le champ de mars ou dans les arènes, avaient –et c’était là chose notable pour un peuple instruits aux arts de la guerre comme à une banalité du quotidien - ébloui ses pairs. Il vivait là, avec la compagne qu’il avait choisie, aussi féroce et presque aussi meurtrière que lui lorsqu’il fallait lever l’épée, Creirwy. Si elle était aussi aguerrie que son âme sœur aux arts de la guerre, elle livrait alors un combat qui n’avait rien à voir avec les passes d’armes : elle s’efforçait de donner la vie. Les forces en présence annonçaient une chose au shaman aussi bien que si les esprits l’avaient crié : c’était un combat que Creirwy perdait. Non loin de lui, Cadwgawn s’acharnait à la hache sur un lot de buches qu’il fendait l’une après l’autre, avec une énergie telle que l’on aurait pu croire que chacun des bouts de bois l’aurait offensé personnellement. Il y mettait le cœur et la rage d’un homme impuissant, refusant par instinct de s’éloigner du danger imminent, incapable, pour la première fois de sa vie, de triompher sur l’ennemi qui alors menaçait sa compagne. Mehaloas fit un pas vers l’entrée de la tente. La vieille Eira, la mère de Cadwgawn qui assistait la parturiente, venait d’en pousser le battant, et sursauta en tombant face à face avec le torse de l’imposant shaman. Elle qui se précipitait pour le quérir, voyant que les choses se passaient mal, le guida avec empressement dans la tente, l’accompagnant d’une logorrhée verbale agitée alors qu’il se penchait sur l’agonisante.

L’homme qui se penchait sur la combattante désormais fragile était un shaman de guerre, semant la mort au coude à coude avec ses frères d’armes. C’est dans ces moments-là que sa compagne, Seivwyfar, à la fois son bras droit et la femme qu’il avait aimée, rappelée par-delà le voile trop tôt, lui manquait le plus. S’ils avaient tous les deux reçu les dons des astres, elle parlait à la nature, comprenait tout du plaidoyer des bêtes, le murmure des arbres, le chant des ruisseaux et le silence réprobateur des pierres, elle lisait et se saisissait de la vie comme il le faisait de la mort.  Parfois, seul, il rappelait à lui sa forme diaphane, le spectre de ce qu’elle avait été, pour entendre sa voix de nouveau, écouter les leçons sur son art pour éviter qu’il ne fût perdu, espérant qu’un jour il pourrait impartir ces connaissances et ces rites désormais vouées à l’oubli sans son concours à quelqu’un qui aurait son Don.  Mais, lui, avait eu beau tendre l’oreille, jamais il n’avait pu entendre la Nature comme elle le faisait.

Il fit imposition de ses mains larges comme des battoirs sur le ventre douloureux, répétant les incantations que Seivwyfar lui avait apprises, durant ce qui lui sembla une éternité. Le râle de l’épuisement se mêlait désormais aux cris de douleur de l’accouchée. Les esprits, autour de lui, resserraient leur étreinte, se faisaient plus pressants. Le temps se faisait court, et les choix, restreints.

Pour sauver au moins une des vies, il devait en sacrifier une autre. C’était là un art qu’il connaissait, une manipulation des énergies vitales, permettant à un être à l’agonie d’être tiré de l’emprise du voile, pour peu qu’il puisse récupérer ses forces, sur qui le blessait. Un pacte de sang. Il prit une grande inspiration, gardant ses mains posées sur le ventre.

« In Jux Mani Xen »

Entre la mère et l’enfant, le plus fort survivrait.

Les poussées et les souffles de la mère en devenir s’espacèrent. Puis cessèrent. Eira s’agita, sans que le shaman ne parut l’entendre. Sa parole, ses cris, ses larmes, son agitation étaient perdus pour lui dans la marée des esprits qui confluait au chevet de la morte. À sa ceinture, il prit une petite lame d’obsidienne, qui ne déparait pas la tenue du colosse. Puis il glissa son tranchant affuté contre le ventre encore chaud, faisant perler le sang, exposant les viscères. Délicatement, il tranchait couche après couche de chair, jusqu’à atteindre l’enfant, qu’il hissa hors du ventre béant, couvert de sang. Il en tapota le dos, jaugeant d’un œil critique les chairs bleuies et meurtries du nourrisson, puis eut un hochement de tête, lorsque la petite créature poussa un vagissement, joignant ces larmes à celles de son aïeule.

La foule des esprits avait maintenant accueilli une nouvelle âme, confuse et blessée, qui s’attardait autour du corps qui l’avait autrefois abrité, du shaman, de sa belle-mère, de son nouveau-né, et autour de Cadwgawn qui avait surgi dans la tente, après avoir entendu toute la commotion.

Enragé à la vue de sa femme au ventre ouvert, Cadwgawn eut tôt fait de brandir la hache qu’il tenait encore, pour tenter de l’abattre sur le shaman qui tenait encore l’enfant. Attaquer un membre du clan était une offense grave, mais la rage aveuglante qui s’était emparée de lui faisait ressortir ce qu’il y avait de pire dans le cœur du guerrier.  Accoutumé au champ de bataille le shaman eut le réflexe de rouler sur le côté en maintenant son étreinte sur le petit être qui, ainsi bousculé, n’en pleura que plus fort. La rage semblait avoir décuplé la puissance de l’homme, mais, heureusement, miné sérieusement sa précision, ainsi la lame de la hache destinée au shaman s’était enfoncée dans le sol durci par le froid et par le passage jusqu’au manche. Le shaman leva sa main libre, en un geste à la fois défensif, et regarda le guerrier avec dureté en susurrant quelques paroles incantatoires, qui pouvaient servir d’avertissement.

«  Pas Tym An Sanct ». Cela suffit à le refroidir. Non seulement les Astres savaient à quelle malédiction il pourrait être sujet s’il offensait leur porte-parole, mais l’assaut d’un membre du clan, siégeant au Conseil qui plus est, était passible de conséquences plus que graves.

Le guerrier attarda son regard encore plissé par la colère sur le nourrisson.
« Pourquoi cet enfant vit-il? Est-il fort, puissant? Ses exploits un jour vaudront-ils les miens et ceux  de Creirwy lorsqu’il portera les armes? »

Le shaman attarda son regard sur l’enfant, encore poisseux. Bien que vivant, il était né prématurément. Son corps était plus frêle que la moyenne des nourrissons, il serait nourri de lait pauvre de la disette de fin d’hiver, par des nourrices qui, si bien intentionnées soient-elles envers l’enfant d’un frère de clan, abreuveraient leur propre descendance en premier. Le shaman n’avait pas besoin de consulter les astres pour connaitre l’avenir de cet enfant qui, si résilient soit-il, ne serait plausiblement jamais parmi les plus forts.  Il fit un signe négatif de la tête. Le puissant guerrier eut un grognement rauque, avant de répliquer abruptement.
« Il a tué ma femme. Il n’a pas sa place sous mon toit. Qu’on le soumette à l’épreuve des éléments, s’il n’y survit pas, ce sera justice. »

Mehaloas hocha, sourcils toujours froncés. C’était une parole prévisible, énoncée sous le coup de la colère, par un homme habitué à la rétribution. Mais la blessure était profonde, car à la fois Cadwgawn devait couver la honte de la défaite, et le chagrin d’avoir perdu sa compagne. Sa rage ne serait certainement pas dissipée au lendemain de l’épreuve des éléments, si l’enfant y survivait. De quelle vie l’enfant pourrait-il bénéficier, sous le toit d’un guerrier sanguin, qui lui reprochait d’exister au détriment de la femme qu’il avait aimée? Le guerrier avait de multiples prétendantes que Creirwy tenait autrefois en respect. Il pourrait reconstruire sa vie lentement, épancher ses peines et apaiser sa colère ardente dans le giron des belles qui rêvaient de partager la couche de celui qui se faisait surnommer le Dragon de Sovenghärd. Un jour il saurait panser ses blessures et peut-être trouver parmi elles une nouvelle compagne, avec qui revivre le rêve d’une famille.

Puis, le regard du shaman s’égara, sur un coin de la tente où l’image diaphane de la défunte se mêlait aux autres esprits massés, tout son être exprimant chagrin et confusion. Il était du devoir du shaman de faire en sorte que la femme du clan goute à la paix, avant de franchir le voile. Il lui fallait prendre une décision, pour éviter à un homme de se consumer de sa propre colère, à un enfant une vie de misère et, à une âme du clan de devenir une errance hantant les landes. Ainsi, après réflexion, shaman ajouta toutefois.
« Si l’enfant survit, je serai celui qui le prendrai en charge. »

La décision n’était, de toute évidence, pas discutable. Malgré toute l’aura de sa réputation, le guerrier n’aurait pas osé contredire le shaman, se serait plié à la voix d’un Conseiller du village, et se repentait déjà d’avoir levé les armes contre lui.
Mehaloas sentait en l’enfant déjà quelque chose de peu orthodoxe, comme une force latente, qui l’intriguait. Peut-être était-ce là simplement le reste des forces du rite, qui enveloppaient le petit être. Mais il sentait son esprit se troubler à l’idée que cela pouvait être plus, bien plus. Les spectres refluaient lentement, comme ils étaient venus, emportant avec eux le nouveau membre de leur assemblée. Le temps était venu pour lui aussi de se retirer.

Il sortit de la tente en portant le petit être, désormais rosi et toujours maculé de sang qui avait séché, emmailloté dans une des peaux d’ours qui couvraient le shaman à son arrivée dans la tente de la parturiente. Il porta le nourrisson hors du camp, l’obscurité s’épaississant à chacun de ses pas alors qu’il s’éloignait des lueurs des feux du campement. Non loin de l’orée des bois avoisinants, il posa l’enfant sur la neige molle et coulante, et écarta la peau d’ours qui le couvrait toujours pour avoir le soin, de son petit coutelas d’obsidienne, de trancher le cordon qui liait encore l’enfant à la délivre, et de le débarbouiller sommairement avec un peu de neige fondue en sa main. Il laissa là la délivre sur la neige souillée et sanglante, et porta l’enfant emmailloté sous un arbre massif qui se trouvait non loin. La masse sanglante pourrait faire office de tribut pour les bêtes affamées qui pourraient s’intéresser de trop près au nourrisson, et les en distraire. Mais le reste reposait sur le destin et les Étoiles.

En rentrant vers le camp, il ne put détacher ses pensées de l’enfant. Peut-être était-ce là la grande transition qu’il attendait. Peut-être était-ce là les étoiles qui lui offraient l’héritier que Seivwyfar et lui n’avaient jamais pu concevoir. Peut-être pourrait-il inculquer à cet enfant les pouvoirs de sa moitié disparue, les rites qui s’oubliaient désormais, se faire la voix de Seivwyfar la druidesse  pour offrir à la tribu ce qui lui manquait?

Pour lui, trop de signes se cumulaient, ce ne pouvait être qu’un présage, prélude à la grande transition qui s’initiait sous le sceau de la constellation de l’Hydre. Il se décida à prénommer l’enfant, une petite fille, en hommage à Seivwyfar… si elle survivait à la journée entière où elle serait laissée sous les rameaux protecteurs des arbres dénudés.

Siv, peut-être?

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Siv

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MessageSujet: Re: Cycle Lunaire - Siv   Jeu 21 Jan - 14:27

Premier croissant de lune



« Alors les enfants, prêts pour la leçon du jour? »

La voix était féminine, mais roulait avec force, comme le son du tonnerre se réverbérant au sein d’une vallée. À l’origine de cette voix, une femme au coffre solide, large d’épaules et de hanches, aux bras épais comme des troncs. C’était là la voix de la Matriarche Heimstal. Une femme si solide et si haute que les hommes du clan la tançaient parfois de sa maternité prolifique, affirmant que la Mère portait pour tout dessous des portes de granges, que les frères Heimstal avaient simplement poussées grandes ouvertes, avant de  tous sortir bras dessus bras dessous, un de ces bons jours. C’était une femme forte, au cœur aussi vaste que ses jupes, mais dont les mains, larges comme le plat d’une hache d’armes, pouvaient très bien servir de porte-respect si tant est qu’une parole enfiévrée par la boisson d’un homme du clan, ou un regard de travers d’un étranger, pouvait parvenir à la vexer.

C’était la matriarche Heimstal qui prenait en charge l’éducation des tout-petits. Et depuis la dernière décennie au moins, chaque enfant du clan pouvait se remémorer avec nostalgie qui ses premiers pas, qui une étreinte chaleureuse, qui d’avoir appris à poser ses premiers pièges à lapins ou à tirer à la fronde, avec ce qui leur paraissait n’être rien de moins qu’une géante sortie des contes des Skaldes.

Les petites têtes blondes, rousses, et noires du clan se regroupaient pourtant ce jour-là devant la colosse pour une leçon un brin atypique. Parmi elles, se trouvait la tignasse noire de Siv, que l’on surnommait déjà sobrement « Petite », les enfants du même âge la surplombant généralement d’une tête. Les yeux des jeunots se posèrent avec candeur sur leur tutrice, qui se tenait plantée devant une cage de bois, au milieu de laquelle un gringalet Dashnir, malmené et tremblant, se tenait prostré.

Ce dernier, un Néophyte de l’Arcaneum, avait offensé le clan plus d’une fois. Fort de sa nouvelle intronisation au sein de l’institution des mages, ce dernier s’était mis à vomir en une logorrhée verbale quasi-continue son mépris pour les Eodh, qui se défiaient des arts arcaniques. Confiant en ses capacités ésotériques nouvellement trouvées, en la protection de son tuteur, une gargouille beaucoup moins loquace que lui, mais qui partageait ses vues sur le peuple du fer et du sang… et surtout sortant tardivement d’une soirée bien arrosée dans quelque lieu peu recommandable, ce dernier se serait épanché directement à un duo d’Eodh qu’il serait venu à croiser. Les deux hommes du clan à qui le jeune mage s’était pris à faire son numéro s’étaient peu laissés impressionner, l’avaient maitrisé et ramassé sous l’aisselle avant que le magicien ivre n’ait pu proférer proprement une incantation. Et maintenant, il se trouvait là, au milieu d’un campement rempli d’un peuple qu’il avait sciemment conspué depuis des mois, tremblotant et craignant pour sa vie, devant un public de jeunes Eodhs plus ou moins grands, parfois tenant à peine debout d’eux-mêmes, ou que la matriarche, par acquis de conscience, avait couvert de tant de fourrures qu’ils prenaient l’allure de boules velues.

La voix retentissante de la colosse fit sursauter le jeune mage.
« Les principes du clan ne sont pas qu’une poignée de lignes, à réciter sans les comprendre. Aujourd’hui, les enfants, je vous expliquerai pourquoi avec l’aide de notre invité, ci-présent. Celui-ci a jugé bon de bafouer l’honneur notre clan, et grâce à l’aide d’un ou deux bons gaillards de chez nous qui auront ramené notre visiteur, l’honneur de notre clan sera lavé ».

D’un geste large de la main, elle désigna la cage. Le jeune mage s’efforça de prendre une expression renfrognée, qui se voulait dure. Mais son visage juvénile et imberbe, à l’exception d’un ou deux poils poussant de façon anarchique sur son visage adolescent, ainsi que son tremblement qu’il ne savait réprimer, rendaient difficile de prendre son expression dure au sérieux.

La géante tendit la main vers une table sise à proximité de la cage, sur laquelle reposaient les possessions que le mage avait sur lui au moment de sa capture : une poignée de grigris et composantes nécessaires à ses rituels et incantations, une bourse désespérément vide (cadeau de trop d’ivrognes à leur soi du lendemain), un grimoire de néophyte dont seule la première dizaine de pages étaient couvertes d’écriture (qui des incantations, qui des petits dessins dans la marge réalisés dans le cadre des plus soporifiques leçons), sa robe de mage brodée, un petit luxe qu’il s’était offert pour étaler son statut devant le tout-venant, et un ou deux bijoux, cadeau peut-être d’une galante persuadée d’aimer un soir quelque mage puissant. Le jeune mage se raidit, et le cri strident d’un « non » franchit ses lèvres frémissantes.
« Ne perd pas la raison pour du matériel. Les choses ne sont ce qu’elles sont, que des objets, qui jamais ne vous rendraient la pareille. Voyez-le, exemple si triste… Qui lui pourtant joue sa vie, et s’inquiète encore des trois breloques qu’il avait sur le dos. »

Et sur ces paroles, elle prit à bras le corps une poignée des effets, et les envoya valser dans le feu voisin, déclenchant un nouveau hurlement depuis la cage, aussi déchirant que si l’on eut torturé le captif. La géante lui envoya une œillade, et, poings sur les hanches, secoua doucement la tête. Les yeux noirs du jeune Dashnir s’étaient posés sur les flammes, qui dansaient sur ses composants, dévoraient sa jolie robe brodée, et s’emplissaient dès lors de larmes, qui eurent tôt fait de maculer les joues du captif.
« Il faut être fort, il faut être digne. Il faut se respecter soi-même, comme on respecte le clan que l’on représente. Devant l’injure, devant la blessure, nos visages se doivent d’être étendards du clan. Toujours, nos Ancêtres et les Étoiles gardent l’œil sur nous. Les astres et vos pères vous ont voulus forts comme l’acier. Souvenez-vous en, par respect pour eux, pour votre nature. Nous sommes Sovenghärd, la faiblesse est indigne de nous. »

Le jeune mage, contenant ses sanglots, chercha à élever sa voix incertaine, encore chevrotante, en un flot de paroles précipitées.
« Je vous en supplie… Mes parents ne sont rien, que des pauvres marchands à qui la Fortune n’a jamais souri. Je voulais simplement me faire une place à l’Arcaneum… Que l’on m’y apprécie. Que les mages puissants veuillent me prendre pour apprenti, que mes camarades me respectent. Je n’ai rien contre les Eodh en particulier mais… à l’Arcaneum vous n’êtes pas bien aimés puis ça ne prêtait pas à conséquence… En étant accepté, je serais devenu plus puissant, en devenant plus puissant, j’aurais tout eu, tout ce à quoi un homme peut rêver… l’argent, le respect, les femmes… Ceux de vos hommes qui prennent part à vos raids, qui chaque jour vantent l’idée de devenir plus fort ou je ne sais quoi, sont bien placés pour me comprendre. Au final… ce n’était que des mots, ça ne faisait de mal à personne. Ce n’est pas ma faute…  C’est eux qui…»

Après un claquement de langue désapprobateur, la Matriarche coupa de nouveau la parole du jeune mage, et se tourna vers lui, pour le couvrir d’un regard glacial et pour tonner d’une intonation plus forte, qui fit massivement fuir les oiseaux perchant dans les quelques arbres voisins.

« Deux choses : trahir les tiens, c’est te trahir toi-même. Si tu te définis comme membre d’un clan, que tu dis faire corps avec lui, tu dois accepter n’avoir qu’une âme avec lui. Ainsi, tu as pris la décision de faire corps avec le clan de l’Arcaneum, plus que tout autre tu as embrassé le mépris niché dans le coin de l’âme du clan. Et ce jour-ci, voici que tu trahis cette âme dont tu fais partie, pour excuser tes actes et ton verbe. Vois aussi, aucun des tiens ne vient défiler pour réclamer ton salut : dans le confort de leurs halls de pierre, les voici sans doute qui discutent et qui intriguent pour que ta mésaventure aboutisse à leur avantage, ou qui médisent sur ton compte et se gaussent de ton imprudence. S’ils agissent contre nous, ils le feront pour leur compte et leur mérite, et non pour ton salut. Un clan doit être soudé, et doit défendre ses membres quoi qu’il advienne. Ensuite, si tu désapprouvais réellement cette idée, sache qu’une idée divergente ne fracture pas une âme. Parler haut et clair devant les tiens, débattre, écouter, comprendre pour ensuite décider et agir de concert, voilà qui sert et protège le clan. Voilà ce que tu as oublié, ce que ton clan devrait t’apprendre, plutôt que de t’instruire sur la manière de gesticuler pour t’emparer de force auxquelles tu n’entends rien ».


Le magicien se tassa un peu plus sur lui-même, tremblant encore plus encore devant l’insuccès de son plaidoyer. La matriarche Heimstal se retourna pour faire face à son jeune public, puis s’empressa pour relever un jouvenceau qui, pendant sa litanie, était tombé face contre terre. Elle sourit, en débarbouillant la petite figure salie de terre de sa manche de fourrure. Le petit n’avait dans l’œil aucun spectre de larme. Seulement une vague lueur de confusion, quant à l’idée de s’être retrouvé en position horizontale seules les Étoiles savaient comment. La leçon portait fruit. Elle se redressa de toute sa hauteur, pour reprendre place près de la cage, et désigner d’un doigt accusateur le grimoire qui n’avait pas pris le chemin du feu.

« Ceux qui se déclarent magiciens, illusionnistes, enchanteurs, maitre des éléments ou des invocations… tous ceux-là ne portent aucun respect à la nature, aux astres, et au monde en général. Tous ceux qui puisent à l’aveugle dans les puissances invisibles de ce monde, dans le plan des esprits et des Étoiles, finissent par être punis. Cet objet est un outil, qui sert des ambitions et envies d’hommes au détriment de la nature et du monde lui-même. Il faut œuvrer avec la nature, en comprendre les puissances pour œuvrer de concert, écouter le chuchotement des astres à la nuit tombée, et le laisser nous guider une fois le jour venu. Il revient à ceux qui savent le mieux tendre l’oreille aux chants de ce monde, aux murmures de nos ancêtres et aux cadeaux que nous offre la nature d’instruire le clan sur les volontés des esprits, à titre de Shamans. Mais, tous ont le devoir d’être à l’écoute, et de respecter la nature et les astres autant que leur clan même, puisque la nature et les astres ont enfanté du clan. »


La large femme se saisit du grimoire. Quelques-uns des gamins se raidirent, comme s’ils avaient craint que l’objet ésotérique n’explose soudainement, sitôt empoigné. Le mage se raidit également, aux aguets, attentif et crispé comme si l’un de ses membres se trouvait désormais entre les mains de la géante.
« Ce n’est qu’une chose, un outil. Un objet dont il faut se défier, entre de mauvaises mains. Un objet, qui sert à manipuler des pouvoirs sans rien n’y entendre. Ce n’est pas l’objet en tant que tel, mais ceux qui manipulent et abusent de telles babioles qui ont causé le Cataclysme. Mais… Et SURTOUT, ce n’est que de la paperasse et… »

Elle entreprit d’ouvrir le grimoire et, d’une main ferme, arracha les pages couvertes de gribouillis, en soutenant le livre de l’autre main. Puis, elle se dirigea d’un bon pas vers la fosse d’aisance, située au bout du village, suivie de la légion de petits Eodhs, progressant bon gré mal gré sur leurs petites jambes. Elle disposa du livre aux pages vierges non loin de la fosse d’aisance, chiffonna avec vigueur les pages couvertes d’inscriptions avant d’envoyer valser la boule de papier au milieu du trou nauséabond.

« … la paperasse, ce n’est bon qu’à ça ». Conclut-elle, en désignant de l’index le grimoire désormais vierge qui servirait aux membres du clan dans leurs moments de… besoins.

L’un des marmots, après avoir essuyé de sa manche son nez coulant abondamment dans la froidure, désigna de sa manche trop grande et maculée, la cage, près du feu, où l’on distinguait la silhouette du mage debout, agrippant probablement les barreaux, scrutant la petite troupe dans le lointain. « Et lui? » Balbutia-t-il. La matriarche eut un rire profond et roulant.
« Ah lui… » Dit-elle, avec un sourire énigmatique. Elle avança d’un bon pas, vers la cage, suivie bon gré mal gré de sa petite troupe qui avait grand peine à lui emboiter le pas.

Elle ouvrit la cage, à la stupeur du mage comme des enfants qui avaient pu courir assez vite pour arriver à proximité au même moment. Elle cala l’adolescent freluquet et gesticulant sous son bras, et contre sa hanche large, comme s’il s’agissait d’un fagot de brindilles, sans effort.
« Mais qu’est-ce que vous f… » De mentionner le mage effrayé, se débattant comme si son dernier jour fut venu.

Elle reprit la parole naturellement,  sans se soucier des plaintes de son fardeau agité, tout en retournant sur ses pas, croisant au passage les enfants à la traine, et suivie au pas par ceux qui l’avaient talonné et qui se trouvaient encore le souffle court.  

« Et bien, on lui rendra sa breloque, et il s’en ira chez lui, plus riche d’une leçon. ». Sitôt dit, elle se retrouva à proximité de la fosse d’aisance, où elle envoya valser le pauvre mage dans les miasmes, en contrebas.

« Le sang se repaie de sang, l’ordure se repaie d’ordure, le déshonneur par le déshonneur. »

Il n’en reviendrait dès lors qu’au mage de trouver la force la plus brutale et primaire de se hisser, couvert de fange, en haut de la fosse pour rentrer chez les siens humilié et sali, mais cœur toujours battant, ou de périr en contrebas, dans la fosse où gisaient alors quelques pages abimées et inutilisables de son grimoire, et sa majesté tombée.  

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Siv

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MessageSujet: Re: Cycle Lunaire - Siv   Lun 1 Fév - 13:31

Premier quartier de lune



La « Petite » avait grandi. Un peu, toujours moins que ses pairs, mais elle avait poussé en hauteur. Comme le lierre s’agrippant au chêne solide pour se hisser vers la lumière de l’astre diurne, Siv avait pu grandir, apprendre, sous le tutelage du shaman Mehaloas.

Toujours, elle était à sa suite lorsqu’il bénissait les unions sous les ramures orangées propres aux mois sous la constellation de l’Ettin. Elle le suivait, lorsqu’il envoyait des enfants à leurs rites de passages, pour qu’ils en reviennent adultes. Elle était là, lorsqu’il accompagnait les naissances, les morts, et les rites saisonniers. Elle l’assistait, lorsqu’il communiait avec les esprits, et infusait les savoirs prélevés dans les pierres d’âmes aux membres du clan. Il lui avait appris à marquer des symboles traditionnels les armures du clan, afin que sur leurs corps les guerriers portent la bénédiction des Étoiles.

Elle apprenait, de celui qui connaissait chaque homme et chaque femme du clan par cœur. Qui, à travers des décisions et idées simples en apparence, dénouait le nœud de problématiques complexes qui pouvaient survenir.

Elle avait assisté au rite de passage du jeune Seol de la lignée Caerwynn, qui manquait d’aptitude au combat et devait prouver qu’il pouvait se dépasser lui-même, prouver sa capacité à son clan, mais aussi à ses propres géniteurs. Toujours, il avait dépendu des autres, à fortiori son frère, Glenn, né sous le signe de l’Aigle, pour qui ses parents n’avaient jamais caché leur fierté. À l’âge d’homme, il devait prouver qu’il était autre chose que le corbeau perchant sur le dos de l’aigle en vol, et qu’il pouvait voler de ses propres ailes. Il devait retourner en sa faveur le poids du jugement du clan le concernant, revenir en son sein un homme neuf, pour être doté d’une vocation à sa mesure, ou n’y jamais revenir.


«Seol… Te voici arrivé à l’âge d’homme. Tu sais mieux que personne ce que cela signifie. Pour ton rite de passage, il te faudra partir seul. Apprivoiser la forêt, y survivre, pour trois lunes. »

En retrait, elle était là lorsqu’Aeidan, cet enfant trouvé dit le sans-astre dont le mois de naissance demeurait un mystère, rentrait sanglant de sa rencontre contre le loup géant, où il lui avait fallu regarder la mort en face, et s’en faire maitre, suivant les apprentissages des techniques que Mehaloas lui avait personnellement inculquées. Elle avait assisté son mentor dans la préparation du breuvage consacré, fait de différentes herbes broyées et des pierres d’âmes pilées qu’Aedan avait ramené de sa périlleuse escapade, qui l’avait faite homme et protecteur du clan. Elle avait écouté le souffle rauque des incantations que le shaman Mehaloas avait prononcées, avant de guider le jeune homme dans les visions qui lui viendraient, des esprits défunts des ancêtres du clan, pour faire naitre en lui des souvenirs et compétences neuves.

Lorsque Sigrün et Yerg, ces deux enfants de la Radieuse qu’il avait unis il y avait près de deux décennies plus tôt, vinrent consulter le shaman pour profiter de sa sagesse, elle était là aussi. Ils se sentaient dépassés par leur fille, née sous la constellation de la Harpie, qui se fermait au clan, et même à eux, aux chairs constamment meurtrie sans qu’ils n’aient pu clairement savoir le comment et le pourquoi des blessures de leur enfant. Longuement, il avait discuté avec eux, de l’idée de recherche d’un catharsis, où cette fille de la Harpie pourrait canaliser son énergie, se faire membre à part entière du clan malgré sa tendance au retrait dans le meilleur des cas et à la vindicte dans le pire. Il les référa à Jehran le chasseur, qui se faisait vieillissant, qui serait ravi de trouver une nouvelle apprentie à qui impartir son savoir avant d’être rappelé aux Astres, et qui voudrait certainement volontiers céder l’un de ses arcs longs aux parents de la jeune Linaïck.

Lorsqu’elle broyait une poignée d’herbes, pour le rite de vision, une petite rouquine était venue papillonner par-dessus son épaule, en la bombardant de questions et d’un flot de paroles.


« Et ça, c’est quoi… Et cette plante-là, ça fait quoi? ».

Les parents de la petite consultaient le shaman, et l’enfant, pour s’éviter l’ennui, mettait son nez dans tous les flacons de la tente du shaman, et posait les yeux sur toutes les herbes en ensevelissant l’autre enfant en présence sous un flot ininterrompu de questions. Siv aurait bien été en peine de répondre à tout cela : elle suivait méticuleusement les directives de Mehaloas. Si elle ne manquait pas de curiosité, elle préférait laisser le shaman lui expliquer la raison et l’usage de toute chose, en leur temps. Mais la petite rouquine, Sunniva, ne semblait pas s’embarrasser de pareils scrupules, sous le malaise croissant de l’apprentie du vieux shaman qui, à peine une réponse entamée, était interrompue d’une nouvelle question. La fin de la consultation avec les parents de la rouquine tomba à point nommé. Ce fut au tour du vieux shaman d’interrompre l’enfant à la chevelure de feu.

« Si tu veux apprendre l’usage des plantes, c’est un savoir que je peux t’inculquer en partie. Pour le reste, je te présenterai notre brasseur qui justement cherchais une apprentie ».

Si les connaissances pouvaient lui venir de façon précoce, il espérait, peut-être avec difficulté, lui inculquer un semblant de patience et de prudence. Embouteiller la puissance des esprits, voire la mort elle-même, n’était pas sans danger.

Elle était aussi aux côtés du vieux shaman lors des fêtes. Après les paroles traditionnelles intronisant les festivités, elle apprit de lui à se faire plus discrète. Les festivités n’appartenaient pas qu’au monde spirituel, mais au clan, et au monde des vivants. Elle se souvenait d’avoir été à ses côtés au Belotennia, aux premières chaleurs de ce début d’été. À cette fête de la renaissance et des jeunes amours, où toutes les cours étaient possible et où une sève neuve envahissait les arbres jeunes et vieux, un jeune adolescent semblait se démarquer, par sa carrure, ses chants, ses danses et ses palabres enhardies par l’alcool. Déjà, plusieurs belles échangeaient avec lui des regards sans équivoques. À travers Kelian, la fête passait des mains des esprits et spirituels à celles bien tangibles des hommes du clan, et au monde des vivants.

Elle ne connaissait pas encore tous les mystères et les rites, elle ne connaissait pas par cœur tous les membres du clan. Mais, peut-être, si les Étoiles l’avaient en faveur, ce jour viendrait peut-être.
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Siv

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MessageSujet: Re: Cycle Lunaire - Siv   Mar 2 Fév - 12:23

Lune gibbeuse


Il restait bien peu ce jour d’hui de sa chevelure autrefois d’ébène. Que quelques fils noirs dans sa toison d’argent. Les saisons avaient passé. Le ballet des astres avait poursuivi son cours.

La petite chose qu’il avait prise sous son aile avait grandi. Si ses dons étaient indéniables, et promettaient de dépasser, de loin, ceux de son mentor, sa force physique était, quant à elle, était plus que discutable. Aucun exercice, aucun entrainement, si difficile soit-il, ne semblait alourdir la petite silhouette de muscles solides. Son corps était athlétique, le minimum vital du camp, sans jamais n’être devenu musculeux. Dans la plupart des activités et exercices physiques, il n’était pas rare qu’elle aboutisse bonne dernière, souvent supplantée par de plus jeunes qu’elle. Aujourd’hui aux portes de l’âge adulte, sans doute aurait-elle été cise au bas de l’échelle sociale, sujette à toutes les moqueries, aux avilissements des plus basses besognes, réservées aux plus faibles, sans le respect qu’imposait son mentor.

Qui aurait osé, vraiment, s’en prendre à l’apprentie de celui qui lisait le ciel et faisait trembler la terre sous ses pas, tout à la fois? Qui aurait osé défier l’autorité d’un homme qui –et les plus costauds parlaient encore de la chose avec dans le regard le spectre de la peur- avait combattu un ours grizzli à mains nues et, qui, à chaque coup porté par la bête, semblait gagner en vigueur alors que la bête se couvrait de lacérations venues d’on ne savait où, comme si, à chaque assaut, l’animal se mutilait lui-même. Mais le shaman se faisait vieux, et sentait venir, dans les signes des astres comme en ceux de son corps, le moment de son déclin. Il savait que le temps viendrait, un jour, où il ne pourrait plus protéger son apprentie, la couvrir de son mantel d’autorité. Grâce à ses dons lentement éclos, grâce aux connaissances qu’il lui avait imparties, il lui reviendrait prendre sa place au sein du clan. Si tout se jouait selon son dessein, sa place serait celle d’une shamane capable d’insuffler courage aux guerriers meurtris, de passer le mot des ancêtres et des esprits les entourant aux héritiers attentifs à leurs leçons, de marquer l’acier des armures et les bras musculeux de glyphes consacrés à l’honneur des astres. Si elle échouait, elle se trouverait parmi la lie du camp. Il n’en tiendrait qu’à elle, de marquer une impression. Il n’en tiendrait qu’à elle de tailler la place qui lui revenait de droit.

La constellation  de l’Hydre perchait dans le ciel, le soir venu. C’était le signe d’une dualité, ouvrant la porte à des bouleversements, des transitions, des passations ou une division. Il n’était pas rare que des dissensions éclatent à ce moment de l’année. L’Hydre apparaissait en fin d’hiver, une saison propice à la disette, à la sujétion au froid et aux inconforts, et, de fait, aux querelles, mais aussi à un renouveau. A tout moment du jour ou de la nuit, le battant de sa tente pouvait être poussé par l’un ou l’autre des membres du clan, pour quelque médiation à prendre en main. Mais ce n’était pas pour cette raison que le vieux chasseur Jerhan franchirait la porte du shaman Mehaloas ce soir-là.

Sa jeune apprentie, Linaïck, qui le talonnait le plus souvent, n’était pas avec lui. Mehaloas se redressa. Il savait que Jerhan ne serait jamais venu le consulter sans elle si il ne s’agissait pas d’un enjeu d’une extrême gravité, qui soit concernait l’apprentie même, soit aurait causé un éclat de sa plus vive désapprobation. Lorsque Jerhan évoqua son trouble, il confirma instantanément les doutes du shaman. Il se faisait vieux, fatigué. Durant ses chasses, ses faux-pas se multipliaient. Il sentait, au lever comme au coucher, la douleur en ses vieux os. Il sentait venir le jour où son corps ne le porterait plus. Où, trop vieux, malade, il deviendrait un fardeau pour le clan.

Il désirait se lancer dans une chasse au cerf blanc.

Pour toute autre personne de l’extérieur du clan, cette requête pourrait sembler anodine. Mais, pour Mehaloas, ou pour quiconque de Sovenghärd, elle était lourde de sens. Le cerf blanc était une matérialisation d’un esprit que les druides du clan chérissaient et invoquaient. Il n’était pas rare que ces derniers se parent de ramures, et qu’ils fassent corps avec cette représentation spirituelle mystique, se transformant, pour certains rites, en dryades. Le cerf blanc était l’émissaire des esprits des shamans des générations passées, venu guider le clan ou le pourvoir d’un signe. S’en prendre à cet esprit animal, c’était demander la mort, directement ou non.  Les esprits des défunts useraient de leur force et de toute leur emprise sur le monde des vivants, pour tracter le chasseur directement par-delà le voile. Certains osaient la chasse au cerf blanc en connaissance de cause, lorsqu’ils déclinaient en capacité avec l’âge, ou suite à une blessure dont ils ne pourraient jamais récupérer.

Le cœur lourd et à la stupeur de son apprentie, Mehaloas approuva la requête de Jerhan. Il comprenait sa fatigue. Lui-même, avec le passage des années, était devenu si vieux, si fatigué. Lui-même, rêvait du jour où en une ultime étreinte, Seivwyfar et lui seraient réunis. Il savait que de tous les esprits des shamans défunts, ce serait elle qui viendrait cueillir son essence immortelle pour la ramener par-delà le voile, pour l’amener toucher les Étoiles. Lui-même rêvait de sa chasse au cerf blanc.




Le lendemain, le corps de Jerhan avait été retrouvé intact et son arc à son flanc, non loin de la dépouille d’un cerf à haute ramure et au pelage blanc, le corps troué de flèches. Alors que Siv assistait Mehaloas dans la direction des obsèques, alors que le clan rendait le corps du défunt à la terre, Linaïck était là, au premier plan, contrairement à son habitude. Aucune larme ne maculait ses joues, mais le duo de shaman savait qu’une tempête de colère et de chagrin faisait rage, derrière le visage de la chasseresse qui se voulait stoïque, dans la peine et la douleur. Sous peu, lorsque la tempête serait passée, Mehaloas dirigerait le rite qui l’introniserait au conseil, et mettrait la jeune Linaïck à la place de premier plan qu’elle avait prise, peut-être malgré elle, comme héritière du vieux Jerhan.

Il espérait que par procuration, sa propre apprentie, Siv, serait préparée à ce qui l’attendrait. Un jour, comme pour Jerhan, l’appel des esprits et de l’au-delà du voile se ferait trop pressant. Un jour, son héritière spirituelle devrait endosser un mantel lourd.

Un jour prochain, Mehaloas retrouverait sa moitié depuis trop longtemps perdue, en allant chasser le cerf blanc.
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